JeuxActu.com, faux site de presse et vraie agence de pub
A la recherche de citations des affiches du métro parisien
Connaissez-vous le site JeuxActu.com ? C'est possible sans même avoir internet : ce site est souvent mentionné sur des affiches publicitaires vantant le dernier jeu vidéo, à la manière des citations des critiques de films utilisées dans les bandes annonces. Rien d'anormal... sauf quand... ces citations ne figurent pas sur le site lui-même. Enquête réalisée avec un clavier mais sans joystick.
Encore des jeux vidéo sur @si ? Oui. Après notre émission sur le DoritosGate, nous continuons l'exploration de cette terre inconnue (pour nous).
Mardi 4 décembre, 7h30, Paris. Comme tous les jours, vous vous rendez à votre travail en métro. Et comme chaque année à la même période, vous vous demandez quels cadeaux choisir pour votre neveu pour Noël. Voilà pourquoi vous êtes plus attentif aux affiches publicitaires qui jalonnent votre parcours quotidien. Parmi les produits stars du métro figurent les derniers gadgets High tech mais aussi... les jeux vidéo. Et comme vous n'y connaissez rien, vous êtes sensible aux avis rendus par la presse. C'est là que le site JeuxActu.com, deuxième du secteur en termes d'audience après Jeuxvideo.com, entre en piste.
À la station Montparnasse, il y a en ce moment plusieurs affiches publicitaires pour le jeu PlayStation All-Stars Battle Royale. Ça ne vous dit rien, mais il a une bonne critique mise en avant sur l'affiche : "Sans conteste la STAR des jeux de combat de cette fin d'année !", d'après le site JeuxActu.com.
Photo de guerre, prise sur un quai de la ligne 6 du métro parisien
Si vous craignez que ce soit un peu violent, pas de souci: à la station Daumesnil, il y a une publicité pour un autre jeu : Little Big Planet (PS Vita). Avec un argument de vente imparable : c'est "le jeu de plates-formes le plus fun sur consoles portables", toujours d'après JeuxActu.com.
Photo prise sur un quai de la ligne 8, moins dangereux et plus fun
JeuxActu.com n'a pas bonne presse. En off (forcément), le jugement est sans appel : "Ce sont des spécialistes du publi-rédactionnel", assure un journaliste d'un site concurrent. "Ce n'est pas un site de référence en terme de crédibilité éditoriale", renchérit un autre.
Et de lancer l'enquêteur sur la piste d'une vieille affaire. En 2007, le site aurait amélioré la note d'un jeu au prétexte que l'éditeur de jeux était un annonceur. La note du jeu TimeShift serait ainsi passée de 9 à 16, suscitant de vives critiques dans les forums. Les traces de cette affaire ont disparu de JeuxActu.com (les liens vers les forums sont redirigés vers d'autres pages) mais on trouve encore quelques billets de blogueurs évoquant l'affaire (ici ou là).
Des attaques de concurrents, une vieille affaire de 2007: un peu maigre pour critiquer JeuxActu.com, non ? Surtout qu'à première vue, en se rendant sur le site, difficile de voir des différences avec les sites concurrents, comme Jeuxvideo.com ou Gamekult. Si les notes des jeux sont plutôt élevées, on en trouve aussi de plus faibles : 4/20 pour Sports Connection ou encore 8/20 pour The Lapins Cretins Land. Pas vraiment des publi-rédactionnels. Alors où est le problème ? "Ils appartiennent à une régie publicitaire." Oui, comme Jeuxvideo.com, détenu par Hi-Media. Mais encore ? "Ils sont souvent cités dans les publicités, et en général, la citation elle-même n'existe pas", souffle le rédacteur en chef d'un site concurrent.
Tiens, c'est vrai, nous n'avons pas pensé à vérifier la citation des deux jeux dont nous avions croisé les affiches dans le métro parisien. Rappelez-vous : Little Big Planet est censé être "le jeu de plates-formes le plus fun sur consoles portables". On a cherché la phrase dans le test du jeu. Rien. Cette phrase a-t-elle été glissée dans une "news", ces articles de 5 lignes relayant la com' des éditeurs de jeux ? Non plus.
Même constat pour le jeu PlayStation All-Stars Battle Royale censé être "sans conteste la STAR des jeux de combat de cette fin d'année". Impossible de retrouver cette phrase dans la trentaine de "news" publiées sur le site. Pire, le test du jeu est plutôt mitigé. Certes, la note de 14 n'est pas mauvaise mais JeuxActu.com a de vraies réserves sur le jeu : "les affrontements manquent clairement de punch et de dynamisme, et si certains personnages se montrent particulièrement féroces, on s’attendait plutôt à une explosion de coups qui partent dans tous les sens. Au lieu de ça, PlayStation All-Stars Battle Royale se contente de poser des bases certes solides, mais qui demandent à être travaillées pour permettre au jeu de gagner en maturité." C'est ça la "STAR des jeux de combat" ?
Tout est dans le slogan
Joint par @si, Olivier Boyer, directeur commercial de Mixicom, société éditrice de JeuxActu.com, nous explique comment ces citations se retrouvent sur ces affiches : "Ce sont des partenariats. Un jeu nous est envoyé en avance. Les journalistes font des tests, et si les impressions sont bonnes, elles se retrouvent sur la campagne de pub du jeu. C'est de l'échange de visibilité." Quitte à inventer des citations ? Boyer conteste : "Les phrases se trouvent sur le site. Les citations sont validées par l'éditeur mais elles doivent se retrouver quelque part, soit dans le test, soit dans une news." Troublé, l'enquêteur revérifie dans les entrailles du site : toujours pas de trace de la STAR. On regarde également des vidéos, toujours pas. On appelle la rédaction de JeuxActu.com pour leur demander si cela arrive souvent que les citations des affiches publicitaires ne correspondent pas à un article du site : "Non pas souvent. Mais parfois, ça reprend dans les grandes lignes ce que l'on pense du jeu", nous explique Laurely Birba, rédacteur en chef adjoint.
A propos, quel est le statut exact du site JeuxActu.com ? Mixicom est une société qui édite des "magalogues", les fameux catalogues Fnac ou Leclerc, mais aussi trois sites web. Et comment Mixicom gère-t-elle la publicité sur les différents supports ? Boyer explique que la société détient sa propre régie publicitaire. Pas forcément une activité annexe, comme nous l'ont rappelé plusieurs journalistes du secteur : "Même s'il y a des gens qui bossent dans cette boîte et qu'il y a de vrais articles, la raison sociale de l'entreprise en dit long", assure l'un de ses concurrents. Oui, car d'après les renseignements juridiques disponibles sur Infogreffe, Mixicom est dans la catégorie... "agence de publicité". Et la présidente de la société travaille dans le secteur "Marketing et publicité". Il suffisait de le savoir !
(avec Marion Mousseau, désormais incollable sur le jeu PlayStation All-Stars Battle Royale)